Des rizières systémiques

Into the wild

Le plus grand préparatif de ce depart en foret était destiné aux... sangsues! Comme médoc traditionnel, piles eventrées et vidées dans un bout de vieux T-shirt avec du glutamate. Il faut dire que, meme indolores et inoffensives, les plaies s'infectent quand elles sont a 4 entassées sur la moindre griffure. Celles des lacs et rivières sont particulièrement énormes. Surtout, si y a plus de place ou des chaussettes en bas, elles peuvent remonter dans le pantalon... Jusqu'aux parties génitales. Du coup, les chaussures decathlon ont laissé place a l'esthétique option sandales et pantalon remonté. Mais les jambes en souffrent et tout s'infecte: mauvais choix. Celles du lac sont enormes! Mais, pire que les sangsues, c'est quelqu'un qui en a peur; mon collègue ressemble ainsi à une caricature de femme de ménage espagnole avec sa bombe antimoustique, et s'arrête tous les 3 mètres pour vérifier ses pieds (temps pendant lequel 5 autres sangsues escaladent les sandales). Surtout dans des eaux troubles a mi-mollet, avec des bestioles entre les orteils ensanglantés d'un sang rouge, épais et collant!
La nourriture est au final meilleure et plus variée qu'au village! Riz et feuilles parfumées ou fleur de bananier pour accompagner le prahoc (pate de poisson), du coeur de bananier cuit avec le poisson en conserve, poissons pechés a la machette cuits avec du citron sauvage, champignons jaunes cuits à l'étouffée dans une feuille et à la saveur fondante et poivrée... Des grenouilles atrappées a la main pendant la nuit par Mannsuk en calecon, nous regardent en gigotant au petit matin, sauf une avec ce qui semble deux langues pendantes... Assommées, mises sur le feu jusqu'a devenir gonflées, rigides et noires, on va ensuite a tour de rôle les dépecer avant de les mettre en soupe avec diverses feuilles acidulées, ou grillées. 
Notre refuge pour 4 hamacs est construit en une demi heure, tout en pieux taillés a la machette dans les arbres et avec de l'écorce ou des petites lianes pour cordes. Economique! Mais on est ensardinés, surtout quand on ramasse les bords a cause de la pluie. Cette ambiance mec me pousse a l'imager par la formule : si quelqu'un s'en gratte une, c'est tout qui tremble!
Quand la pluie (ou plutot le déluge) arrive, ca veut déja dire un sprint jusqu'au camp de base et... Potentiellement pas de riz. Les buches sont creusées dans l'interieur du bois et on enleve un hamac pour cuire l'eau dans notre petit refuge de bache, ou on patiente quelques heures paisibles, contemplatives.
On discute alors des vieilles légendes du lieu ou d'autres étrangers. Un chamane sit ainsi : "la langue allemande, c'est comme un cochon qui mange du riz"!
Mon collègue est moins contemplatif. Jusqu'a ce qu'il n'y ait plus de batterie, il écoutait la radio au milieu des cris de gibbons, d'insectes et d'oiseaux. Comme si on était dans une de ces cahutes d'aventurier perdu dans un décor somptueux qui ne l'impressionne plus. Ou comme ces baraquements ouvriers sur un site minier extraordinaire mais que les travailleurs n'ont pas choisi de voir, trompant leur ennui ou leur peur avec un lien familier qu'est la radio.
Il est quand même plus impressionné par les animaux, qui font définitivement partie du voyage. Singes faisant plier arbres et feuillages, traces de bovidé géant, cervidés élégants dans une prairie sacrée, oiseaux effilés dans la savane, coassements puis chants des grenouilles résonnant comme la gorge de la foref, échos de piaillements d' "oiseaux d'indiana jones" (on entend toujours cette sorte de roucoulement exotique). Les Kork, ces grands oiseaux lourds aux braiements qu'on jurerait d'un mammifère, et dont les ailes bruissent comme si une reine empêtrée de draperies et froufrous prenait son envol. Quand on mange, de grands craquements résonnent; un guide l'explique par un arbre mort chargé de pluie qui chute, l'autre guide opte pour un ours arrachant l'écorce pour du miel et crie "Allez, nous non plus on a pas mangé, viens!"
Lorsqu'ils s'apostrophent de loin, c'est un "Wouh!" suivi d'un coup de machette sur un arbre qui résonne.
Dans le lac sacré plein d'anguilles et de sangsues enormes, le fond vaseux hérissé de squelettes de palmes piquantes dans le fond semble en défendre l'entrée. On ne peut s'y baigner, donc odeur sympa dans les hamacs.
Dans la clairière sacrée où l'esprit nous a "offert" deux cervidés, les arbres semblent danser au rythme de l'orage approchant. Au loin on entend des coups sourds, comme des basses. Un concert à forte sono à quelques kms? Plausible, sauf quand on réentend la même chose au petit matin.
Aux petits pas cadencés du montagnard succèdent les grands pas irréguliers du junglier, attentifs aux troncs pourris de termites voraces, aux fourmis et sangsues, aux ronces, aux trous marécageux... Mieux vaut ne pas attarder ses pieds au même endroit!
L'enfoncement dans la forêt conduit à laisser peu à peu les pensées et soucis du "réel" (enfin, de ce qui n'est pas la forêt) comme des bagages trop lourds. On pense aux trucs du présent (trouver un anti sangsue la prochaine fois, préparer les bagages pour la prochaine pluie, soigner une infection débutante), puis QUE le présent (Ah! Une ronce. Oh! Trois sangsues. Ouah! L'arbre gigantissime). Mais quand, en haut d'une montagne sacrée, le téléphone se met a sonner, ca recadre avec surprise!
En même temps, je lis un peu sur l'iphone un livre sur nos campagnes, et rien de tel pour réenchanter le monde! Trouver dans l'emphase narrative d'ailleurs tout le potentiel d'émerveillement face à la nature et aux gens, oú qu'ils soient. Le raconter ajoute des étincelles, l'illumine, donnant l'impression d'être dans un roman ou un film.
On regarde parfois les photos entre membres de notre drôle de troupe, le guide de la forêt qui sait tout faire, le chamane, mon rigolo collègue et moi la barang, pris de fous rires divers, posant dans des arbres spectaculaires, alertant de sangsues ou traces imaginaires "Eh regarde cette empreinte! -Oh! C'est quoi? -Moi!". Ils me demandent toujours les kms, comme si j'étais le GPS en soi, mais sont bien déçus des kms parcourus en 2 h en pleine forêt! Suk roule ses cônes à l'odeur de pipe. Si il y avait un autre site à cartographier, on irait volontiers. Au retour, la famille pose la première question: "Qui avait le plus peur des sangsues??"


Publié à 06:33, le 28/05/2012,
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